NOS ÉTATS D’ÂME SONT UNE PORTE VERS L’ÉVEIL

Par Sam's • 20 avr, 2016 • Catégorie: ARCHIVES, EDITO, LES PLUS POPÜLAIRES, R-ÉVEIL

Bonne humeur, paix intérieure,
confiance, sérénité …

Et aussi cafard, inquiétude, nostalgie, agacement, désespoir… Mélange subtil d’émotions et de pensées, nos états d’âme sont le cœur battant de notre lien au monde. Toujours présents, toujours influents, ils accompagnent chaque moment de notre vie.

 

Prenez un journée type de votre vie, il y a finalement peu de moments où vous vous trouvez sous l’emprise d’une grande émotion forte. Alors que les petits sentiments et les petites turbulences vous touchent en permanence. Vous vous levez, votre humeur peut dépendre d’un rayon de soleil, d’une bribe de musique…

Christophe André, qui est psychiatre à l’hôpital Sainte Anne à Paris, appelle ces petits sentiments, mini émotions, micro turbulences des « états d’âme ». Pour lui, quelque chose d’essentiel se joue là, que nous avons trop tendance à négliger. Nous l’avons interrogé sur son livre qui s’intitule précisément Les états d’âme (éd. Odile Jacob).

Pour chaque grande émotion, une famille d’états d’âme

Nouvelles Clés : Le titre de votre nouveau livre laisse d’abord songeur. Les « états d’âme », qu’est-ce ? On croit connaître. On se dit que vous allez nous parler du spleen romantique, ou du blues adolescent. Et puis on s’aperçoit vite que votre idée est beaucoup large, quand vous nous racontez, en préambule, l’impression fugace, mais profonde, qu’a eue sur vous une petite scène du matin, avec cette enfant qui trébuche dans la rue, alors que son père l’accompagne à l’école. Rien de grave, mais pendant une seconde, vous avez perçu toute la frayeur de la petite, dans son regard. Et ce « rien du tout », ensuite, ne vous lâche pas de la journée et place celle-ci dans une atmosphère particulière…

Christophe André : Le spleen et le blues font assurément partie des états d’âme, mais il n’y a pas qu’eux. J’appelle états d’âme tous nos contenus de conscience qui mêlent des émotions et des pensées « d’arrière-plan », des sensations, des impressions, des feelings discrets, légers, en demi-teinte, qui n’ont l’air de rien, et qui pourtant nous influencent profondément En réalité, ils fondent notre humanité et notre lien au monde.

Le paradoxe, c’est qu’on ne leur accorde que très peu d’importance et je me suis aperçu qu’il n’existait sur nos eux quasiment pas de synthèses scientifiques. Et pas seulement parce que le mot « âme » est encore tabou. La psychologie contemporaine s’intéresse, à juste titre, aux émotions. C’est-à-dire aux grandes émotions, franches et entières. La colère. La tristesse. La joie … Quand une grande émotion nous habite, nous lui appartenons en entier, il n’y a momentanément place pour rien d’autre. Ça ne dure généralement pas. Les états d’âme, eux, sont en quelque sorte des sous-émotions qui durent des heures, des jours, des semaines !

Pour chaque grande émotion, il existe toute une famille d’états d’âme. Ce n’est pas la grande colère, mais le petit agacement, le vague énervement, la légère crispation, la moue de bouderie … Pas la grande peur, mais le petit sentiment d’intranquillité, de souci, d’agitation, d’inquiétude … Pas la tristesse abyssale, mais le soupçon de cafard, le petit coup de blues, le nuage de mélancolie. Et, de l’autre côté, ce n’est pas non plus le franc enthousiasme ni la joie éclatante, mais l’imperceptible euphorie, le sourire intérieur, la douce légèreté … Vues du dehors, ces sous-émotions peuvent sembler de peu de poids, voire dérisoires – et nous pourrions nous sentir gênés d’avoir à les exprimer. Vécues du dedans, elles sont incroyablement importantes.

En réalité, l’essentiel de notre vie intime est fait d’un tissage d’états d’âme. Prenez une journée type de votre vie, il y a finalement peu de moments où vous vous trouvez sous l’emprise d’une grande émotion forte. Alors que les petits sentiments et les petites turbulences vous touchent en permanence. Vous vous levez, votre humeur peut dépendre d’un rayon de soleil, d’un bribe de musique, d’une remarque minime de votre conjoint. Vous marchez dans la rue, vous voyez un mendiant, ses yeux, ses mains, ou un graffiti sur un mur, ou telle saynète de rien du tout, à peine entraperçue, tel échange de mots ou de regards, pendant une fraction de seconde, entre des inconnus que vous ne reverrez jamais… Vous continuez à marcher, l’air de rien, mais en vous, quelque chose est venu subrepticement se planter, qui va vous accompagner longtemps. Qui va peut-être donner sa couleur au reste de toute votre journée.

Ces « rien du tout » qui colorent nos journées

N. C. : N’est-ce pas ce qu’en anglais, on appelle le « mood » ?

C. A. : Oui, mais ça va plus loin. Le mood, c’est l’émotion sans mot, qui fait que vous êtes de bonne ou de mauvaise humeur. L’état d’âme y ajoute un contenu verbal, une combinaison de sensations physiques, de micro-pensées, de souvenirs, de rêveries. Le champion du monde toutes catégories des états d’âme, c’est évidemment Marcel Proust. Or, que vit-il ? Il ne se trouve pas simplement dans un certain « mood ». En marchant sur les pavés inégaux d’une ruelle de Combray, une légère impression physique de décalage entre ses deux pieds lui fait revenir en mémoire les rues de Venise, et tout un univers en demi-teinte va alors doucement émerger en lui. Un univers qu’un homme comme Proust cultive avec délectation, mais nous y sommes tous sujets.

Les états d’âme ne se contrôlent pas facilement : ils s’imposent à nous avec une douce insistance. Leurs sources sont multiples, à la fois physiques, biographiques, relationnelles, mentales… Certains états d’âme nous rivent au sol, d’autres nous connectent à des dimensions que l’on pourrait dire spirituelles. Leur enracinement dans le corps compte beaucoup. Des études ont montré que, si vous interrogez différentes personnes sur ce qui les préoccupe dans la vie, vous n’obtenez pas les mêmes phrases, selon qu’elles vous répondent avant ou après une marche de vingt minutes dans la nature. Après, la plupart des gens voient les choses de façon nettement plus positive.

Mais l’influence « spirituelle » n’est pas moindre : un visage, une phrase, la vue d’un coin de ciel, un chant d’oiseau, le vol d’une feuille morte prise dans un tourbillon, peuvent vous faire changer d’état d’âme. Avec ce bref instant d’incertitude : allez-vous enregistrer la chose en vous, ou pas ? Ne seriez-vous pas en train de partir dans un léger délire, hors réalité, et ne faut-il pas oublier tout ça très vite (ce que nous faisons sans arrêt) ? Ou ne serait-ce pas, au contraire, la vraie vie qui vous fait signe, par cette petite lucarne, alors que le reste de votre journée se déroule dans l’insignifiance ? Les états d’âme sont donc une espèce de carrefour, une chambre d’écho, à l’interface entre le dehors et le dedans, entre le corps et l’esprit, entre hier et demain, entre nos pulsions et notre culture, entre nous et les autres. Nos états d’âme sont peut-être tout simplement notre conscience.

Une fois installé, l’état d’âme de nous lâche plus

N. C. : Sans être manichéen, votre livre classe les états d’âme en deux grandes catégories : ceux qui nous font souffrir et ceux qui nous font du bien.

C. A. : Absolument. Au départ, en dehors de mon amour pour Rilke, Proust, Pessoa ou Cioran (les maîtres de la question sur le plan littéraire), c’est tout de même mon métier de thérapeute qui m’a poussé vers ce sujet. À l’hôpital Ste Anne, je m’occupe beaucoup des personnes souffrant de « troubles émotionnels », notamment les grands dépressifs et les anxieux, que leur maladie n’empêche pas de vivre, comme le ferait la schizophrénie, mais qui sont malgré tout quotidiennement très handicapées. Au fil des années, je me suis orienté vers la « prévention des rechutes ».

Après un épisode dépressif ou anxieux sévère, on réussit à ramener la personne dans un état, sinon parfait, du moins assez confortable pour qu’elle puisse reprendre le cours de son existence. Mais elle demeure fragile, vulnérable, souffrant d’une sorte d’inaptitude au bonheur et de manque d’estime de soi – des thèmes que j’ai abordés dans mes livres précédents. Comment faire pour l’aider à se maintenir à flot ?

C’est alors que je me suis aperçu qu’il existait beaucoup de données montrant que la plupart de ces personnes régulaient mal ce que j’appelle leurs états d’âme. Selon les heures, les jours, les saisons, elles sont sujettes à des ruminations, à des coups de cafards, à des bouffées de nostalgie… Ce n’est pas de la franche dépression, ni de l’anxiété massive, ça reste léger. On est agacé, énervé, dégoûté, désabusé, on se laisse envahir par le ressentiment. Et ça s’installe, ça dure, pendant des semaines… préparant en fait le terrain à une rechute grave. D’où l’intérêt de trouver comment éviter ça, en apprenant à gérer nos états d’âme. Et c’est ainsi que la méditation a fait son entrée dans un hôpital comme Ste Anne…

Mais avant d’en venir aux actions à entreprendre, et particulièrement à la méditation, je voudrais insister sur cette caractéristique de l’état d’âme, qui est de s’installer et de durer. Si un automobiliste vous fait une queue-de-poisson sur la route, une brusque bouffée de colère peut vous envahir, prenant toute la place pendant un moment, mais certainement pas pendant toute la journée. Alors que l’état d’âme persiste. Quelqu’un nous a dit une petite phrase qui nous a blessé ; il aura beau s’être excusé, la petite phrase reste. Elle peut nous tourmenter longtemps, tournant en ritournelle : « Et si c’était vrai ? Et si j’étais vraiment comme ça ? Et si c’était un signe qu’en fait, il (ou elle) ne m’aime pas ? » Un rien peut mobiliser en nous de longues ruminations. Le problème, c’est que ces ruminations sont souvent très subtiles – puisqu’elles se nourrissent de réflexions, de sensations ou de souvenirs réels – beaucoup plus que les grandes émotions, qui ont un côté brut de fonderie. Les grandes émotions nous uniformisent : en proie à une immense frayeur, nous faisons tous la même tête, alors qu’un simple embarras nous laisse toute une gamme de physionomies possibles.

Ce raffinement fait aussi que beaucoup d’états d’âme négatifs nous sont chers. Nous pouvons véritablement les chérir. Victor Hugo n’est pas le seul à parler du « bonheur d’être triste »… Cette ambivalence peut être une richesse, quand nos états d’âme mêlent en nous des sentiments contradictoires, comme dans un « sucré-salé » émotionnel et mental. Mais elle peut être aussi purement névrotique : par exemple quand nous ne connaissons rien d’autre que le ressentiment, ou le mépris, parce que nous avons grandi dans une famille qui en était imbibée, et que, du coup, c’est dans cette atmosphère que nous nous sentons sécurisé, « chez nous » – alors que la sollicitude et la gratitude, elles, nous paraissent suspectes et nous mettent mal à l’aise. Il y a un faux confort de la négativité, qu’il convient de débusquer.

Les humains sont plutôt contents de vivre

 

N. C. : Passons donc à l’action. Supposons que de tels états d’âme névrotiques soient mon atmosphère intérieure habituelle, que puis-je faire ?

C. A. : D’abord commencer par les repérer en vous. Reconnaître vos états intérieurs, les comprendre, accepter leurs fluctuations… jusqu’à une certaine limite. Et ne pas vous laisser piéger, notamment par les mots. Car nos états d’âme moyens sont plutôt positifs, alors que, curieusement, le vocabulaire que nous employons pour les décrire, est majoritairement négatif. Ce paradoxe se retrouve dans la plupart des langues, où les études sémantiques ont montré que les adjectifs destinés à la description des états intérieurs étaient aux deux tiers, voire aux trois quarts négatifs : ils décrivent des ennuis, des tracas, des insatisfactions, des vexations, etc. Comme si d’instinct, les cultures humaines avaient cherché à s’en prémunir… Alors que, quand on suit une population de près, comme peuvent le faire certaines études universitaires américaines, on s’aperçoit qu’à l’exception des 10 à 20% de personnes souffrant de véritables troubles psychologiques, l’immense majorité d’entre nous passe la plus grande partie de ses journées dans des états positifs.

N. C. : Comment parvient-on à mesurer cela ?

C. A. : Ce sont des études lourdes. On équipe des centaines de personnes de petits beepers, qu’elles portent dans leur poche ou leur sac, et qui font « bip-bip » de façon aléatoire plusieurs fois dans la journée. Quand ça sonne, vous devez cliquer sur une échelle de « smiley », qui va de « très euphorique » à « totalement cafardeux ». Et le résultat, confirmé par les sondages sur le bonheur, est sans appel : les humains sont, en moyenne, plutôt contents de vivre. Cela paraît d’ailleurs logique : sinon, je pense que l’humanité se serait suicidée depuis longtemps !

Vous me direz que c’est peut-être ce qu’elle a finalement décidé de faire aujourd’hui, de manière indirecte, en sabotant la planète… Mais… je ne crois pas. Je suis globalement optimiste. Même s’il faut évidemment, comme d’habitude, moduler ce genre de généralisation suivant différents critères, par exemple en fonction de la culture. Vous avez des nations qui cultivent volontiers la plainte et son esthétique en demi-teintes. Prenez le saudade portugais. Ou le blues afro-américain ! Comment ne pas reconnaître la beauté de ces plaintes-là ? Du coup, je dois avouer qu’à un moment donné de ma recherche, je me suis retrouvé complètement perdu. Les états d’âme constituent un monde infiniment complexe, qui semble partir dans tous les sens !

Le credo trompeur des anxieux

N. C. : Les états d’âme sont aussi anciens que l’être humain ?

C. A. : Prenez un peu de recul, vous vous rendrez vite compte qu’il s’agit de dimensions qui n’ont émergé que très récemment dans l’histoire. De même qu’il y a eu des hommes préhistoriques, avant les civilisations, de même ont existé, et existent encore, des hommes pré-psychologiques, pour qui tout ce nous disons ici ne correspond à rien. Du moins à rien de conscient. Il ne faut pas remonter loin. Je parle tout bonnement de mon père et de beaucoup de nos contemporains d’avant les années 60-70, dont l’existence était exclusivement tournée vers la survie matérielle. Pour ceux-là, hommes et femmes, se préoccuper de ses états d’âme aurait été considéré comme une marque à la fois de faiblesse et d’égoïsme.

Cette résistance à toute forme de ressenti intérieur pouvait sans doute, à certains moments, leur donner plus de force – dans la logique du « marche ou crève ». Mais avec beaucoup d’illusions. Ce sont par exemple des gens qui mouraient souvent tout de suite après avoir pris leur retraite – quand ils en avaient une -, soudain assaillis par des états intérieurs dépressifs qu’ils ne comprenaient absolument pas. L’homme pré-psychologique vit dans une logique sacrificielle muette.

D’une façon un peu analogue, la personne anxieuse développe tout un « credo d’intranquillité », dont elle s’imagine qu’il la prémunit contre les multiples menaces dont l’avenir lui semble chargé. Pour l’anxieux, ne pas s’inquiéter serait une faute grave. Il faut se préoccuper d’une multitude de dangers en permanence, ne jamais « bêtement » se réjouir, ne jamais baisser la garde, etc. Or, les anxieux et les pessimistes aux états d’âme sombres font-ils mieux face aux problèmes, quand ceux-ci leur tombent dessus pour de bon ? Pas du tout, au contraire ! Partant de l’idée que « si je ne meurs pas du cancer, un autobus m’écrasera sûrement », le négativiste et l’à-quoi-bonniste sont, malgré leur inquiétude, incapables de mettre en place une pratique de santé préventive (alimentation saine, exercices physiques, etc.). Et en cas de crise, ils tombent les premiers.

En un mot comme en mille, nous ne réalisons pas encore à quel point l’irruption de la psychologie, à partir des années 60-70, a enrichi l’existence de millions de gens, individuellement et collectivement. Car connaître et pacifier vos états intérieurs ne conduit pas seulement à un soulagement de vos souffrances et à un épanouissement de votre bonheur : c’est bon pour le monde entier. Plus je souffre, plus je me rétracte sur moi-même. On est bien plus capable de s’intéresser à ce qu’il y a autour de soi si l’on ne souffre pas trop. Mieux : cultiver ses états d’âme positifs est un phénomène contagieux. Au sens propre : une étude américaine l’a magistralement démontré.

N. C. : Permettez-moi de revenir sur cette notion d’homme « pré-psychologique ». Comment pourrions-nous réellement savoir ce qui se passait dans l’esprit de nos ancêtres ? Un humain des Lumières, ou de la Chine antique, ou même un chaman paléolithique ne pouvait-il pas connaître ses états d’âme ?

C. A. : Si, bien sûr. L’introspection est aussi vieille que l’humanité : devenir humain, c’est accéder à la conscience de soi, cette « conscience réflexive » qui nous permet de nous prendre nous-mêmes comme objet de réflexion. On retrouve cela par exemple dans le très vieux mythe mésopotamien de Gilgamesh, avec le personnage d’Enkidu, qui cesse d’être un animal et devient un homme par la prise de conscience de ses émois intimes. Mais ce que j’appelle les « hommes pré-psychologiques », ce sont tous les humains qui n’avaient ni le loisir ni le goût de descendre en eux-mêmes. Cependant, pas besoin de remonter à la préhistoire !. Nous sommes toujours entourés de personnes qui feront tout pour ne surtout pas regarder en elles-mêmes : parler, s’agiter, regarder la télé, rigoler entre copains, bricoler, faire du sport, faire, faire, faire, mais ne surtout pas “s’introspecter”.

 

N. C. : Venons-en donc à la pratique : une fois convaincu qu’il me faut me préoccuper de mes états d’âme, comment réguler en moi ces univers intérieurs fluctuants ? Toute la fin de votre livre y est consacrée. Le mot méditation résume-t-il bien l’ensemble ?

C. A. : Voilà plusieurs années déjà que nous pratiquons avec nos patients de l’hôpital Ste Anne des exercices de médiation de « pleine conscience ». Il n’y a là aucune dimension religieuse ou philosophique, nous leur apprenons simplement à amener leur conscience ici et maintenant. Comment ? En passant « derrière la cascade », comme dit une belle image de la tradition zen. C’est à dire en les habituant peu à peu à regarder déferler en eux le flot de leurs pensées, de leurs émotions, de leurs états d’âme de toutes sortes, avec ces quelques centimètres de recul qui vont faire qu’ils ne vont pas les prendre sur la tête, tel le randonneur qu’il s’est glissé entre la roche et la chute d’eau. C’est à la fois très simple et, évidemment, très compliqué au début. Nous nous identifions totalement à nos états d’âme, comment nous différencier d’eux ? Les techniques de base sont fondées principalement sur la respiration et sur l’attention accordée à chaque détail. Accomplir chaque geste, ressentir chaque état d’âme de la façon la plus consciente possible. Être présent. Les anxieux, les inquiets, mais aussi les excités, les survoltés, ne sont pas présents. Ils sont enlisés dans le passé ou furètent dans l’avenir. Il y a de véritables maladies de l’anticipation, qui interdisent le bonheur…

Alors on ferme les yeux, on essaye de se concentrer sur sa respiration, on écoute les bruits qui nous entourent, sans s’y accrocher, et on regarde passer ses pensées et ses ressentis. Ce n’est pas la même chose, d’être triste et de se regarder en train d’avoir des pensées tristes. Il y a un petit décalage qui fait toute la différence, en nous permettant de percevoir jusqu’où notre tristesse est légitime, jusqu’où il est bon de la suivre, et à partir d’où il faut la lâcher.

En psychothérapie, ces exercices ont de multiples vertus. Ce sont d’excellents outils contre la rumination. Ils vous reconnectent à la réalité de la vie. Quand vous pratiquez la méditation régulièrement, vous devenez capable, marchant dans la rue, de brusquement vous arrêter et de vous nourrir de la beauté d’un lieu. De croiser un regard. D’entendre une musique. De redresser votre corps. Vous étiez là, en train de ruminer, ou d’anticiper, perdu dans un ailleurs, sans voir ni sentir le monde autour de vous. Et tout d’un coup, vous vous réveillez.

N. C. : Votre livre sur les états d’âme est dédié à Matthieu Ricard…

C. A. : C’est un homme qui incarne énormément de choses. Je lui dois beaucoup. Il m’a notamment initié à la lecture de certains textes bouddhistes. Quant à l’apprentissage de la méditation psychothérapeutique, je le dois à Zindel Segal, un enseignant en psychiatrie de l’université de Toronto qui, avec son confrère Jon Kabat Zinn, fait partie des pionniers qui ont introduit la méditation dans les cercles scientifiques nord-américains, dans les années 90. En Europe, les psychologues Lucio Bizzini et Pierre Philippot ont aussi joué un rôle important. Dix ans plus tard, quand nous avons commencé à parler de ces histoires de méditation dans les institutions psychiatriques françaises, on nous a regardés avec un très mauvais œil. Nous étions soit des fous, soit une secte ! Et puis les études et les preuves sont arrivées. À Ste Anne, la méditation de pleine conscience fait désormais partie des outils que nous utilisons couramment, en prévention des rechutes anxieuses ou dépressives.

Je médite moi-même régulièrement. Quand je me lève, j’essaie d’y consacrer dix à vingt minutes. Ensuite, il est recommandé de vivre en pleine conscience tout au long de la journée, et pour cela, à certains moments, de ne faire qu’une chose à la fois. Quand on mange, ne pas parler, ne pas écouter la radio, ne pas lire, juste bien sentir le goût de ce qu’on mange, de ce qu’on boit. Quand on est en train de marcher, ne pas téléphoner en même temps, juste se centrer sur l’action en cours : que fait mon corps quand il marche ?

Comment respirent mes poumons ? Comment je tiens ma tête ? Quels sont les bruits autour de moi ? Le soir, quand vous vous mettez au lit, ne pas prendre la pile des revues ou votre passionnant bouquin : juste ne rien faire. Se sentir vivant. Sentir son corps qui respire avant la nuit, sentir si son état musculaire est fatigué ou non. Au début, quand j’ai commencé à pratiquer ces exercices, le soir, ma femme s’est demandé si j’étais tombé malade, ou si je lui faisais la gueule, à rester comme ça, immobile, à regarder le plafond au lieu de me plonger dans mes journaux !

À nos patients, nous apprenons que cet état de « présence » les ouvre aux autres et à la compassion. C’est une condition sine qua non de tout vrai dialogue. Penser que ces leçons de sagesse multimillénaires, venues d’Orient comme d’Occident, puissent nous servir efficacement dans nos vies moderne, et jusque dans nos hôpitaux psychiatriques, est quelque chose de très réjouissant.

N. C. : Mais comment se comporte le « grand sage » vis-à-vis de ses propres états d’âme ? D’ailleurs en a-t-il encore, ou les a-t-il balayés ?

C. A. : Mais pas du tout ! Le sage, ou l’être éveillé est extrêmement sensible, mais conscient de l’être. Je pense qu’il connaît une infinité d’états d’âme, qu’il les accueille en toute conscience, mais ne les laisse pas forcément prendre les commandes de ses jugements et de ses choix. Il sait garder ses distances vis-à-vis d’eux, mais aussi les utiliser pour agrandir sa compassion. Quand on travaille la méditation en pleine conscience, on apprend que, si l’on est capable d’éprouver de la tristesse pour le sort des autres, cela élargit notre ouverture au monde. Il y a donc un juste milieu à trouver entre se laisser totalement emporter par sa subjectivité et la nier.

Notre subjectivité est, par définition, très relative, mais la sagesse se retrouve à tous les niveaux de la société. Les chercheurs du nouveau courant de la « psychologie positive » américaine font à ce sujet des recherches très intéressantes. Par exemple, ils demandent à un panel d’hommes et de femmes de réagir à une phrase comme : « C’est une jeune fille de 16 ans qui veut se marier. Qu’en pensez-vous ?. » Vous n’avez pas idée de la variété des réponses ! Beaucoup réagissent négativement : « 16 ans, quelle horreur ! je pense que cette pauvre gamine a dû être maltraitée », ou bien : « Cela doit se passer dans une culture terriblement sous-développée. »

Mais vous avez aussi des réponses comme : « Elle doit avoir de bonnes raisons », ou « Ses parents sont peut-être morts et elle a trouvé quelqu’un pour la sécuriser », ou même « Elle va peut-être mourir et veut se marier avant, pour avoir au moins connu ça » – qui sont autant de réponses que l’on pourrait qualifier de sages. Je pense que nous vivons un temps où il y a moins de « grands sages » légendaires, mais beaucoup plus de petits comportements de sagesse. Beaucoup d’éclairs de lucidité – chez les seniors, mais plus souvent encore chez les enfants et les jeunes. De toute façon, la sagesse n’est pas “planifiable”. Beaucoup de leçons de sagesse m’ont été données par mes patients.

N. C. : Récuseriez-vous le terme de spiritualité ?

C. A. : Il me va tout-à-fait. Je peux l’entendre à deux niveaux. Personnellement ou en tant que médecin. Comme psychiatre et psychothérapeute, il est possible aujourd’hui de parler de spiritualité, très prudemment, à un niveau purement scientifique. Nous savons que nos patients qui cherchent à pousser leur vie au-delà du matérialisme, se portent globalement mieux que ceux pour qui celui-ci représente un horizon infranchissable. J’y consacre tout un chapitre de mon dernier livre : les sociétés purement matérialistes comme la nôtre ont un côté psycho-toxique qui fait des ravages. De ce point de vue, le contrepoids d’une quête « spirituelle » représente un grand soulagement. Évidemment, il faut désamorcer toute référence à des églises, des dogmes ou des sectes…

On pourrait pour parler de « spiritualité laïque » ?

 

C. A. : Certainement oui… En fait, il n’est pas facile de définir ce qu’on entend au juste par « spiritualité ». Disons que, aussi bien à titre personnel que professionnel, c’est une notion qui sous-entend un lâcher prise, une humilité, l’acceptation d’un certain mystère quant à notre vraie nature et à celle de l’univers autour de nous. J’ai du mal à en dire davantage sur la définition théorique. Par contre, j’observe, dans ma vie quotidienne et dans ma pratique clinique, des exemples concrets de comportements qui me semblent bien « spirituels ».

La recherche d’une communication non violente. Le besoin de comprendre ce que ressent l’autre. Et aussi une aptitude à être présent et à laisser ses états d’âme cheminer en soi. Si je croise un enterrement, vais-je prendre un instant pour me dire : « Quelqu’un vient de partir. Un jour ce sera mon tour. Si cela m’arrivait aujourd’hui, aurais-je achevé mes tâches ? »

Est-ce que je sais me laisser envahir par une interrogation sur le mystère des choses essentielles ? Suis-je capable de contempler, de prendre le temps de m’arrêter devant un brin d’herbe, un arbre, un oiseau qui sautille…

Pas simplement parce que c’est un beau spectacle, mais aussi en pensant que d’autres humains ont contemplé la même chose il y a dix mille ans, et en espérant que d’autres pourront encore le faire dans dix mille ans. Et moi, que sera devenue ma poussière d’ici là ? Accepter de regarder ce qui me dépasse infiniment, sans en avoir peur, mais sans chercher non plus à le maîtriser, cela s’apprend. Bien sûr, on peut aussi passionnément chercher à en savoir plus et croire dans la science, cela n’est absolument pas contradictoire. Certes, l’idée de la mort est a prori très déstabilisante, mais surtout pour celui qui n’y pense jamais, pour celui qui n’a justement aucune spiritualité ! Se sentir profondément calme face à ce qu’on ne comprendra jamais contribue à notre bien-être au sens le plus large.

N. C. : Je voudrais terminer sur deux citations que vous faites dans votre livre. La première est de Jean Anouilh : « On dit toujours : entrez en vous-même, entrez en vous-même ! J’ai essayé. Il n’y a personne. Je suis ressorti vite fait ! » La seconde est de Maître Eckhart : « Dieu nous rend souvent visite, mais la plupart du temps, nous ne sommes pas chez nous. » En somme, vous nous conseillez de faire le cheminement de l’une à l’autre…

C. A. : Anouilh décrit effectivement une réalité très générale : la difficulté à nous poser et à réfléchir sur nous. Eckhart nous transmet une leçon essentielle, que nous tentons de transmettre à notre tour à nos patients quand nous leur apprenons à méditer. Bien sûr, ça nous concerne tous. Dieu qui vient nous visiter ? Mais c’est cet ami qui nous parle et que nous n’écoutons pas, parce que nous pensons à autre chose. Ou c’est notre enfant, à qui nous racontons une histoire, le soir, mais sans être vraiment présent, parce que nous avons des soucis. La pleine conscience, c’est la capacité de se dire : « Je suis en train de raconter une histoire à mon enfant. C’est un moment infiniment précieux. Ou bien : « Mon ami se confie à moi. Je l’écoute et tente de l’aider au mieux. C’est génial, d’être vivants, l’un en face de l’autre. »

Patrice van Eersel

Source : Nouvelles Clés

Les état d’âme - Christophe André – éd. Odile jacob

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